Thierry Coville, expert sur l’Iran et chercheur à l’IRIS, se prononce sur les négotiations avec l’Iran et l’attitude de l’UE

Monsieur Coville, la politique étrangère de l’Union européenne a-t-elle besoin de critères plus stricts, par exemple excluant certains régimes comme celui de l’Iran des relations diplomatiques ?

Je suis assez sceptique sur le fait que l’UE ne devrait pas avoir de relations avec un pays ne respectant pas ses critères en matière de droits de l’Homme. L’Iran est un pays en transition. Fermer les frontières à l’Iran serait contre-productif car l’UE laisserait la société civile iranienne seule face à un pouvoir répressif, ce qui est dangereux. Il faut arrêter avec le boycott de l’Iran, c’est la pire des solutions.

Quelles seraient les options pour l’UE pour soutenir la population d’un pays comme l’Iran contre un gouvernement répressif ?

Je suis opposé à l’idée d’aider la société civile contre le régime. Nous sommes en présence ici d’un rapport de force comme dans beaucoup de pays. Je crois que plus on donne de possibilités à la société civile de se développer, en aidant par exemple le secteur économique, plus le secteur privé et donc la société civile gagnera en puissance.

« Fermer les frontières à l’Iran serait contre-productif car l’UE laisserait la société civile iranienne seule »

Le projet de l’ancien président iranien Hassan Rouhani, « cassé » par la sortie de Trump de l’accord sur le nucléaire (JCPOA), était de développer le secteur privé en Iran. Son directeur de cabinet était l’ancien président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Iran. Compte tenu de tout ce qui s’est passé depuis la révolution, il est complètement impossible d’avoir en Iran une révolution « démocratique » comme l’Occident l’entend. Une plus grande ouverture politique peut passer par l’économie.

Tout développement économique aide la société iranienne. La classe moyenne éduquée en Iran, est porteuse d’un projet politique. Il ne faut pas que l’UE agisse « à l’américaine » en disant qu’elle va aider la société civile à se débarrasser du régime. Il y a une demande de démocratie et d’état de droit dans la société iranienne. Je pense que l’évolution va se faire par les échanges culturels, sportifs et économiques.

Si l’UE ouvre son économie à l’Iran, n’y a-t-il pas un risque de mettre de l’argent dans le coffre du régime plutôt que dans celui de la classe moyenne iranienne ?

Il est clair qu’une partie des recettes du gouvernement va participer au financement de l’appareil répressif. Mais dans quel pays n’est-ce pas le cas ? Si on applique ce critère, il faut arrêter d’avoir des relations économiques avec une grande partie du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, de l’Afrique, mais aussi certains pays développés. Les groupes proches du régime bénéficieront aussi d’un accroissement des recettes du gouvernement. Mais je ne pense pas que cela puisse créer plus ou moins de répression.

Concernant le programme nucléaire, l’Union européenne devrait elle utiliser sa politique commerciale et économique avec l’Iran d’avantage pour faire des pressions ? C’est ce que les Américains ont fait.

La politique américaine est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Les Etats-Unis ont appliqué ces sanctions à partir de 2018 avec un caractère extraterritorial, à mon avis c’est scandaleux. Les Européens, à Vienne, jouent quelque part un rôle d’intermédiaire entre les Américains et l’Iran pour lever des sanctions extraterritoriales qui pèsent d’abord sur des entreprises européennes.

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Avant tout cela, il faut pouvoir signer un accord, le respecter et ne pas céder. A l’époque, on ne voulait pas rentrer dans une guerre commerciale avec les Américains. Mais cette histoire devrait servir de base de réflexion à l’Europe pour quelle ne se renouvelle pas. Sur le plan de l’autonomie souveraine dont le président français Emmanuel Macron nous parle, c’est catastrophique.

Ce qui doit distinguer la politique de sanctions européenne de la politique de sanctions américaine, c’est la proportionnalité. Les sanctions américaines ont été caractérisées par leur violence, non seulement pour le régime mais pour l’entièreté de la population iranienne. Des millions d’Iraniens sont passés de la classe moyenne à la pauvreté du fait des sanctions américaines. J’espère que l’Europe ne rentrera pas dans ce type de politiques.

Comment arriver à une « stratégie autonome » par rapport aux autres acteurs, tel que voulue par Président Macron? Peut l’Europe vraiment être indépendante des Etats-Unis ? Ne devrait-elle pas être son alliée ?

J’ai été très frappé par l’acceptation, par les responsable européens, de ce qui s’est passé. Les Américains ont interdit les échanges avec l’Iran sous peine de perdre l’accès au marché américain. On aurait pu imaginer que l’UE, qui représente le premier marché du monde, décide de tenir tête aux Etats-Unis. Mais je pense qu’il n’y a pas eu de volonté politique, de tentative des Européens de dire « non ». On n’a pas voulu rentrer dans une guerre commerciale avec les Américains, par peur que Trump surréagisse.

Est-ce qu’il est réaliste de penser qu’on aura un retour à l’accord JCPOA de 2015 ?

Cet accord a été parfaitement respecté par l’Iran. Les Etats-Unis en sont sortis de manière illégale sur le plan du droit international puisque l’accord était renforcé par une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

« Ce qui doit distinguer la politique européenne de l’américaine, c’est la proportionnalité »

La situation a changé mais à qui la faute ? Le programme nucléaire Iranien s’est développé, ils ont eu une plus grande maîtrise technologique. En Iran, les radicaux sont anti-américains, anti-occidentaux. Avec ce qui vient de se passer, ils n’ont aucune confiance en les Etats Unis ou en l’Europe.

On peut envisager un accord qui tienne si l’UE et les Etats-Unis tiennent leurs engagements. Après ça, il sera possible de parler d’autre chose avec l’Iran. Il faut d’abord que les Etats-Unis reviennent dans cet accord pour rabaisser les tensions.

Des négociations avec un président comme Ebrahim Raïssi sont-elles possibles? Avec son passé et des crimes qui lui sont attribués, peut-il être un interlocuteur fiable ?

Les négociations pour des questions de sécurité nationale ne sont pas dirigées par le président. Pour les accords de 2015 déjà, c’était le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui avait supervisé et donné son accord. Il a toujours menacé de sortir de l’accord, mais il ne l’a jamais fait donc je pense que le Guide veut rester dans l’accord. L’Iran a respecté l’accord pendant un an (mai 2018 à mai 2019) sans rien faire, alors que l’économie s’effondrait. L’Iran n’est arrivé à cette solution de sortir progressivement de l’accord, à partir de mai 2019, que parce qu’ils considéraient que la situation n’était plus tenable et qu’il fallait faire évoluer le rapport de forces en leur faveur.

Politiquement, les radicaux commençaient à s’énerver. Le Guide vient de prononcer un discours où il dit que l’Iran doit être capable de négocier, même avec ses ennemis. Ceci peut être un signe que l’Iran soutient toujours l’accord de 2015 et veut vraiment négocier pour que les Etats-Unis y reviennent.

L’Iran va-t-il tenir sa parole quant à un futur accord ?

Sur ce dossier-là, l’Iran ne se considère pas en faute. Aujourd’hui, le régime demande des garanties, et je ne sais pas comment les Etats-Unis vont pouvoir les leur donner. La grande peur de l’Iran est que les États-Unis reviennent dans l’accord et en ressortent après une nouvelle élection d’un président républicain.

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Concrètement, avec le climat politique actuel en Iran, la seule stratégie réaliste est que les Etats-Unis reviennent dans l’accord. En 2001, quand les Etats-Unis ont attaqué les Talibans, l’Iran leur a donné les plans des bases militaires des Talibans. L’Iran sait être pragmatique quand c’est dans son intérêt et que l’on ne le méprise pas. Les dirigeants iraniens ont été très marqués par la guerre avec l’Irak et considèrent l’Etat Islamique comme une menace vitale. On peut discuter avec eux. Ce qu’a fait Obama sur le nucléaire, on peut le faire avec d’autres sujets. Mais il faut arrêter avec cette idée de l’Iran hégémonique à qui on ne peut pas faire confiance.

Un accord est-il possible aujourd’hui ?

Il y a actuellement de l’optimisme, mais la situation reste compliquée. Les Etats-Unis et l’Iran pays veulent chacun donner l’impression qu’ils vont sortir « vainqueurs » de ces négociations. L’Iran veut lever un maximum de sanctions, même celles non liées au nucléaire. Les Etats-Unis veulent que l’Iran donne des garanties pour revenir à la situation de 2015.

Certains signaux indiquent que la position iranienne évolue vers plus de pragmatisme. Les journaux « radicaux » en Iran évoquent des négociations qui avancent dans le bon sens.

Les radicaux peuvent-ils garder leur crédibilité s’ils négocient avec l’Occident ?

L’avantage c’est qu’aujourd’hui en Iran, tous les pouvoirs sont dans les mains des radicaux. Ce sont eux qui peuvent faire la paix parce que s’ils décident de faire la paix avec les Etats-Unis alors qu’ils les détestent, personne ne va les accuser de mollesse. Ceci était reproché à Rouhani après avoir négocié avec les Américains.

Est-ce que l’Europe peut être à la tête de ces négociations ? Quels conseils donner à l’UE pour reconstruire cette relation de confiance ?

L’Europe semble jouer un rôle trop « coordonné » avec la stratégie américaine. Dans la presse iranienne, la France est perçue comme reprenant la casquette du « méchant flic » de Laurent Fabius dans les dernières négociations. Il ne faut pas oublier que c’est essentiellement la sortie de Trump de l’accord qui affaibli l’Accord de 2015.

Si l’UE doit faciliter un accord permettant le retour des Etats-Unis dans le JCPOA, il faut être moins naïf concernant le caractère extraterritorial du droit américain. Après l’accord de 2015, beaucoup d’entreprises européennes allaient à Washington pour vérifier s’ils pouvaient faire du commerce avec l’Iran. C’est humiliant pour l’Europe.

Il faut une réflexion d’ensemble en Europe pour que les entreprises européennes respectent le droit européen et non américain. La question de l’extra-territorialité du droit américain dépasse le cas de l’Iran. L’Europe est déjà directement affectée par cette question dans le cadre de ses relations économiques avec la Russie et pourrait l’être dans le futur dans le cadre de ses relations avec la Chine compte tenu des tensions géopolitiques croissantes entre les Etats-Unis et ce pays.

Interview : Michael Thaidigsmann/Hélorie Duval, EU Watch

COVILLE Thierry photo 13400Thierry Coville (né en 1961) est un économiste français et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris depuis 2007. Il enseigne la macroéconomie, la macroéconomie financière, l’analyse économique conjoncturelle et la géopolitique. Thierry Coville a notamment effectué des recherches sur l’économie et la société iranienne (entre autres, « Iran, la révolution invisible »).